Sacrifice (Mehdi Georges LAHLOU)
C’est vraiment la malchance. Le jour d’al’ aïd tombe un dimanche, le jour où les abattoirs sont fermés mais c’est également le jour où la
plupart des musulmans n’ont pas besoin d’une autorisation d’absence octroyée par l’employeur, ce qui est très rare, ou non payée, ce qui est la règle en général. Dans les écoles, les laïcs
chevronnés attendront une autre occasion pour rappeler aux parents de leurs élèves, dits musulmans, que le respect de la laïcité dans l’enseignement public est une obligation
incontournable. Bien entendu, rien ne les empêchera de profiter, comme d’autres camarades, des journées fériées, à caractère religieux, mais reconnues par la République. Nous sommes en
France et les lois sont faites pour être appliquées pour tous les citoyens et tous les administrés quelle que soit leur origine, leur culture ou leur religion.
Tout ce débat n’aurait eu lieu ni entre les murs ni dans les ascenseurs si on avait autorisé les abattoirs à faire, en ce jour sacré pour les
cinq millions de musulmans de France, l’exception des exceptions étant donné qu’al’ aïd kébir ne tombe pas, chaque année, un dimanche. Enfin, il ne faut pas abuser, les gens ont droit de se
reposer le dimanche, c’est un acquis quand même. Dans tous les cas, le malheur des uns fait le bonheur des autres : le mouton a vu son exécution retardée d’une courte journée et les fêtards,
contrariés, se sont trouvés dans l’obligation de transformer leurs brochettes en tajines ordinaires. En ces temps de crises multiples, leurs voisins, les autochtones, qui ne contestent plus le
rite annuel de sacrifice, sont profondément solidaires et n’apprécient point la mesure administrative. Eux aussi prendront leur mal en patience et attendront le lendemain pour recevoir le
précieux cadeau, en un seul morceau ou en vrac, de leurs voisins. C’est quand même la fête et au nom de la solidarité, même passagère, ce cadeau est devenu presque obligatoire. En islam, c’est
une obligation. Les autochtones qui feignent l’ignorer, tiennent, sans l’avouer, à la pérennité de cette obligation annuelle d’autant plus que leur conscience pour le respect de l’intégrité
physique de l’animal n’est plus malmenée. Les moutons ne sont plus égorgés dans les baignoires, ce qu’on a toujours prétendu à tort ou à raison, et le marché est plus que juteux pour les éleveurs
écrasés par les normes sans fin des technocrates de la commission européenne. Si de temps à autre, une association ou une artiste rangée dans le patrimoine national, protestent, les représentants
du peuple, comme d’ailleurs ceux de l’administration, commentent gravement leurs critiques et leurs alertes et promettent de faire le nécessaire dans les meilleurs délais. Que la fête continue et
à chacun son noël au sens propre et figuré.
Dehors, la rue est calme. Comme s’il s’agissait d’un ordre, aucun jeune n’a osé monter sa moto pour percer les oreilles des habitants excédés.
Sur un trottoir, un groupe de femmes, vêtues de blanc, descendaient sagement de l’autobus, se séparaient en petites unités pacifiques puis disparaissaient entre les immeubles HLM. Apparemment,
elles revenaient de la commune voisine où le Maire, un socialiste bien éclairé, avait autorisé la construction d’une très jolie mosquée sur un terrain réservé autrefois au cirque Amar. A
l’époque, la décision avait attristé beaucoup plus les enfants, de toute religion et leurs amis élevés dans l’athéisme, que les adultes, la majorité, qui voyait dans le geste
« équilibré » du Maire une étape obligatoire pour avoir la paix dans leur commune. Bref, il ne faut jamais encombrer la volonté du Seigneur quand Il veut contribuer à assouplir celle de
ses humbles croyants. Il suffit d’y croire et de convaincre. Enfin, c’est ce qu’on pense avec réserve bien évidemment!
A quelques pas du marché, assis sur un banc aux pieds rouillés couverts de feuilles d’automne oubliées, depuis longtemps, par les cantonniers
de la commune, le vieux Kabyle racontait en berbère, sur un ton ferme un événement que son voisin écoutait les yeux serrés dessinant un palmier de rides laissant penser que le monde entier est au
bord de la catastrophe. Ils n’ont pas eu le temps de répondre à mes vœux, un hélicoptère sans couleur officielle survola subitement le ciel et arracha énergiquement le vieux kabyle de son
banc.
- je te l’avais dit, dit le kabyle en orientant sa canne vers le ciel, il survole la commune pour vérifier si on n’égorge pas les moutons dans
les jardins des pavillons et sur les terrasses des HLM.
- mais non al hadj, lui répond son voisin en me regardant et tout en riant, nous ne sommes plus dans le djebel, la guerre est finie depuis
longtemps. C’est une simple promenade des gens riches.
Le vieux Kabyle repris sa place et exprima son mécontentement à son indélicat interlocuteur. L’authentique Berbère qui a choisi de vivre sa
retraite chez l’ancien colonisateur pour ne pas perdre les avantages en matière des soins de toutes les maladies que son corps a endossées en France, sait de quoi il parlait. Il a rappelé à son
interlocuteur moqueur qu’il avait abandonné, lui, son araire pour prendre le fusil puis qu’il a troqué ce dernier contre un marteau-piqueur, alors, quand il voit un hélicoptère qui rôde au-dessus
de sa tête, il est certain que ce n’est pas du tout de bon augure. « Tu comprends ce que je dis », insiste-t-il en me regardant comme s’il cherchait mon approbation. Son interlocuteur
baissa la tête et murmura des mots inaudibles : peut-être, « que Dieu maudisse ce jour de fête ». Ma neutralité dans une mêlée qui m’est imposée par le volatile mécanique a, en
toute vraisemblance, agacé le chibani qui me torpilla d’un regard méprisant comme si j’étais un de ses anciens chefs du maquis qui l’avait abandonné sur la route de la victoire aussitôt la guerre
de l’indépendance terminée. Son amertume est tellement profonde qu’elle s’est incrustée profondément dans son corps en aggravant son capital de maladies et par conséquent, en Berbère intraitable,
il a décidé de voir, pour toujours, des ennemis partout, sur terre, au fond des océans et au-dessus de sa tête.
Prudence (Eugène FROMENTIN)
Sur le marché, ce n’est pas la joie. Pourtant, le décor naturel est merveilleux. Il fait beau et par conséquent ce n’est pas le client qui
allait manquer. Eh ben non. J’aurais dû écouter mon épouse qui était persuadée qu’en ce jour de fête, je risquais d’échanger les vœux avec les pigeons sales, gonflés d’épidémies et incapables de
s’envoler.
Comme à l’accoutumée, je commence par l’achat des légumes et fruits. Depuis qu’on a décrété, sans obliger personne, qu’il faut manger
cinq de chaque par jour mon budget se rétrécit à vue d’œil alors que mon corps ne se déleste pas du moindre gramme. C’est tout le contraire et ce qui déplait inexorablement à mon médecin. Enfin,
ce n’est pas cela l’essentiel, le volume de mes achats me situe sur la liste des bons clients ayant droits à quelques menus cadeaux et surtout à des confidentialités parfois très
intimes.
Les quatre Egyptiens qui tiennent le grand stand étaient silencieux, voire pensifs. Mahmoud qui m’accueille souvent en levant les bras
m’embrasse furtivement pour me souhaiter la bonne fête. Comme tous les Egyptiens et tous les Arabes cultivés et foncièrement citadins, Mahmoud est un fan irréversible d’Oum Kalhoum, il l’écoute,
grâce à son portable, de l’ouverture jusqu’à la fin du marché. Son petit engin ne dérange personne, bien au contraire, les clients et tous particulièrement les Maghrébines, de la même génération,
admirent, avec beaucoup de pudeur, et les chansons et les commerçants orientaux car, ce qui est fort probable, ils leur font revivre, en vrai, les films et surtout les feuilletons. Il faut
reconnaitre, sans aucune intention de médire, que les commerçants maghrébins ont la grimace menaçante ou le sourire moqueur alors que les Egyptiens accueillent avec des mots agréables et des
gestes distants. Néanmoins, en ce jour de sacrifice, le fan de la défunte star égyptienne voilait mal sa déprime, il se pencha sur mon oreille et me glissa : « mes enfants me manquent,
ça va faire plusieurs fêtes qu’ils célèbrent en mon absence. Leur mère me manque aussi. Je suis un sentimental, je l’avoue et je n’ai pas honte ». Il recula en regardant les mains d’une
cliente qui lui tendit deux sacs sans parler. Oum Kalthoum continua de chanter ya bahjata al aïd issaide (ô splendeur de la fête heureuse).
J’avoue que l’état de l’Egyptien m’a figé, j’étais incapable de lui fournir le moindre mot de réconfort. Ma seule et unique chance c’était
cette cliente qui venait de poser ses articles sur le comptoir, interrompant instantanément le début de notre conversation. Je me suis faufilé entre les rangées en embrassant à tour de rôle et en
présentant mes vœux aux trois autres Egyptiens. Puis, une voix qui ne m’est pas étrangère s’empara de mon ouïe : « bonne fête mon ami, m’interpela-t-il en me serrant dans ses bras ». Si
j’avais deviné que j’allais rencontrer ce Tangérois sur le marché, et surtout aujourd’hui, je me serais emmuré chez-moi toute la journée et tant pis pour les vœux et les embrassades. Mon
compatriote vit à l’étranger depuis des décennies mais ne pense qu’à sa ville et ses potins en particulier. Il m’exaspère et m’ennuie et je dois, par patriotisme hypocrite, le supporter. Il me
demanda avec un bonheur éclatant, celui qui manque aux quatre Egyptiens, si j’avais appris la meilleure nouvelle de la saison. Arrogant comme si la nouvelle le concernait personnellement,
il m’informa qu’un notable de sa ville avait été choisi auprès des organisations en qualité d’expert en matière des droits de l’homme. « J’ai téléphoné à mes parents ce matin pour leur
souhaiter la bonne fête et ce sont eux qui m’ont informé. Toute la ville est fière et heureuse et les habitants ne parlent que de cela. Après le printemps arabe, les Etats islamiques sont
désormais obligés d’adapter leurs législations conformément au Droit international, enchaîna-t-il sur un ton condescendant, c’est dans leur intérêt ».
Un des Egyptien, qui s’ingéniait, sans le moindre succès à dresser une pyramide d’oranges intervint promptement en maîtrisant mal sa
désapprobation.
- ma fich hoqoq insane fi alam islami (il n’y pas de droits de l’homme dans le monde islamique). C’est incompatible avec la Religion.
L’Egyptien affirma au Tangérois, interloqué par cette intrusion, que tous les oulémas, tous les chikhs et tous les faqihs avaient décrété depuis longtemps que les droits des musulmans sont
inscrits en long et en large dans le Coran. L’Occident a ses propres droits pour ses hommes et nous, nous avons la charia, wa kifaya (basta), affirma Mounir, de son vrai prénom, prêt à
transformer le marché en place de Tahrir. C’est qui ce monsieur qui va donner des conseils à nos oulémas, c’est ridicule, ajouta, excédé, l’Egyptien. di nokta obasse (c’est une blague, c’est
tout).
Le conseiller
J’intervins pour éviter le pire en prétextant qu’il s’agit d’un sujet très sensible à ne pas traiter en ce jour de fête. J’avoue que, grâce à
mon compatriote gaffeur, j’ai découvert qu’il existe entre les quatre Egyptiens un consensus d’intérêt qui maintient, de gré ou de force, leur cohésion : Mahmoud fait écouter à
certains clients les chansons de la défunte star d’Orient, Mounir, qui imite excellemment les célèbres prédicateurs égyptiens, plait aux vieux maghrébins. On ne comprend pas ce qu’il dit parce
qu’il harangue en toute quiétude ses fans, à lui, en pur arabe classique, mais on l’écoute et on achète. C’est peut être comme cela que fonctionneront les sociétés égyptienne et tunisienne, après
le printemps arabe. Sinon, sans pousser la mauvaise foi à l’extrême, pour s’accaparer de la meilleur part du marché, les commerçants égyptiens, cultivés et aimables, se répartissent les rôles.
Mahmoud égaie les uns ici-bas et Mounir exhorte les autres à ne pas oublier l’au-delà. En tout cas, quelles que soient les intentions des et des autres, le ménage à deux encadre à merveille
l’ambiance et tous les clients sont satisfaits et achètent selon leurs capacités financières limitées. C’est cela le marketing islamique.
Je repris le fil de la discussion et je confirme à mon compatriote, le Tangérois, que son notable est un citoyen ordinaire, avocat de
profession n’ayant aucun passé glorieux ni pendant la lutte pour l’indépendance ni durant le règne de Hassan II. Quant à son savoir académique et selon la biographie officielle, il ne dépasse pas
un petit diplôme de droit obtenu à Rabat, ce qui l’autorise, en priorité, à exercer son métier d’avocat. Il est vrai qu’il a fait partie de la commission d’indemnisation des victimes des
années de plomb. « Mais, Il ne faut pas oublier que c’est le peuple marocain, sans demander son avis, qui a indemnisé les victimes alors que c’était au Palais de le faire puisqu’il est le
seul responsable des crimes commis. C’’est injuste et il n’y a pas de quoi pavaner, luis dis-je en français pour éviter la réplique de l’Egyptien ». Pour démontrer au Tangérois que je
suis de près les événements de sa ville, je lui citai les manifestations atypiques du mouvement du 20 février puisqu’elles rallient les gauchistes aux islamistes de la Justice et de la
Bienfaisance, l’appel au boycott des élections à venir, les contestations contre la gestion Amendis, filiale de Veolia, la grève au nouveau port, le suicide des jeunes, la recrudescence de la
criminalité et de la prostitution, etc.
Ce sont les droits de mon…, dit haut et fort, depuis son stand, l’Algérois en censurant le dernier mot. En absence des clients pour acheter
ses épices et ses fruits secs, il faisait semblant de regarder ailleurs tout en tendant ses oreilles vers nous. Il ajouta : « dix ans de guerre de civile sans résultat, le suicide
est meilleur, on crève quoi, l’enfer ou le paradis, c’est kif kif. Les criminels et les corrompus sont toujours au pouvoir et vous, vous parlez des droits de l’homme. Ca n’existe nul part ton
truc, ni en haut ni en bas ni à gauche ni à droite».
L’Oranaise, sa voisine qui tient un stand de lingerie féminine éclata de rire, elle a très bien entendu le mot censuré de l’Algérois. Ce
dernier est très sympathique pour ses amis et ses proches. Commerçant sans vocation, il sourit très rarement et il est d’une susceptibilité à fleur de peau. Il attend l’arrivée du client les
mains croisées derrière son dos et le buste avancé comme s’il était menotté prêt pour monter dans un fourgon cellulaire. Un jour, avant de me rétracter, j’allais lui dire que si le client était
roi, il n’y a aucune raison de se soumettre à sa volonté, pour mieux vendre, il faut se décontracter. Toujours sur ses gardes, l’Oranaise le ménage de crainte qu’il lui fasse fuir ses clientes et
n’hésite pas à l’aider à remballer sa marchandise en périodes d’intempéries. Quant à lui, la seule personne qui compte pour lui sur le marché c’est Mounir. Il est vrai qu’en plus de son don inné
d’imitateur, l’Egyptien a une très belle voix et du fait qu’il a appris par cœur, grâce aux cassettes audio, une grande quantité de prêches il est donc censé avoir des réponses à tout. Cette
qualité de théologien improvisé lui confère aux yeux de l’Algérois une notoriété religieuse incontestable. En conséquence de quoi, le Tangérois avait intérêt à se tenir à carreaux lui, son expert
et ses droits de l’homme.
Le souk au bled
Mais depuis quelques semaines, l’Algérois se plaint de la crise. Il est persuadé que son chiffre d’affaires dégringole tous les jours à cause
de ses clients français qui désertent la consommation et se barricadent chez eux de crainte que ce monstre nommé le triple A les attaque et dévore leur assurance-vie, PEL, le livret A, etc.
« Pourquoi pas les tirelires en plastique des nourrissons made in Chaïna lui a répondu sa voisine l’Oranaise en éclatant de rire ». Malgré les explications de cette dernière, l’Algérois
ne croit point à ces trucs d’agences et de notations. Tout cela n’est que magouilles, tromperies et rien d’autres, le but final, affirme-t-il est de faire payer plus d’impôts. Pour montrer à sa
voisine qu’il n’était pas dupe, il la surnomme madame la triple XL. Il est vrai que les ventes de l’Oranaise sont en pleine croissance. Visionnaire et femme avisée en affaires, elle a misé dès le
départ sur une clientèle forte en volume et chétive en porte monnaie. En matière de métissage, l’Oranaise est sans conteste une experte. Les subsahariennes, en particulier, et toutes les autres
trouvent sur son étalage les grandes tailles qui s’adaptent aussi bien aux serwal qu’au boubou et cela ne contrarie ni les traditionnels ni les modernes. Il suffit d’ailleurs au badaud
inquisiteur de regarder la lingerie accrochée pour certifier que l’Oranaise ne fera jamais d’une femme un objet sexy.
Le Tangérois ne céda rien, il s’entêtait à montrer, exemple à l’appui, que les droits de l’homme sont faits pour protéger toute l’humanité
sans aucune distinction et qu’ils sont les garants pour les peuples qui aspirent à vivre dans la dignité.
- Ya Mahmoud, appela subitement, de vive voix, le théologien du souk, les droits de l’homme sont halal ou haram ?
- et les droits des ânes qui réclament depuis des années deux oreilles supplémentaires et que personne ne soutient, c’est halal ou
haram ? lui répondit le déprimé sans savoir de quoi il s’agissait.
L’Oranaise éclata de rire en emballant, dans le Parisien de la veille, deux gros bonnets d’un soutien gorge. L’Africaine éclata de rire
également en voyant le volume de son paquet.
13 novembre 2011
Saoudien « corrige » son domestique asiatique